L’émergence et le développement du modèle de la brasserie industrielle au début du XXème siècle s’accompagnent d’une concurrence accrue entre 3000 brasseries qui produisent plus de 13 000 000 d’hectolitres de bière [1]. Cette concurrence implique que chaque brasseur fasse connaître sa bière au delà de sa zone géographique de proximité. C’est le point de départ de la publicité brassicole, où verres à bière, plaques émaillées, pyrogènes et éventails vantent les mérites de la boisson gambrinale. Le sous-bock est le fer de lance de cette imagerie brassicole.



Le dynamisme de l’activité brassicole de l’est et du nord de la France favorise l’implantation de cartonniers et d’imprimeurs de sous-bocks, notamment à Strasbourg, Metz, Mulhouse, Saint Dié ou Lille. Des succursales d’imprimeurs étrangers s’installent même sur le territoire national (le belge Rob Otten à Lille, l’allemand Katz und Klumpp à Strasbourg). Entre 1930 et 1960, plus de 20 entreprises fabriquent des sous-bocks. Cet ensemble hétérogène est constitué de cartonniers, de manufactures de papier, de publicitaires et d’imprimeurs. C’est aussi à cette époque que les techniques de production du carton et du sous-bock se sont le plus modernisées.


Toutes ces fabriques françaises ont aujourd’hui disparues. Le visiteur contemporain ne peut plus percevoir le cliquetis des machines mécaniques, le bruit assourdissant des moteurs ou l’odeur âcre des fumées. Il nous reste quelques photographies, outils et technique de production, témoins muets de ce patrimoine que nous vous proposons de découvrir.


I.L’organisation d’une cartonnerie

A.Une cartonnerie en ville : la fabrique de cartonnage Leibenguth de Strasbourg

B.Une cartonnerie à la campagne : la cartonnerie Jacquemin de Sainte Marguerite


II.La fabrication du sous bock

A.Le bois : matière première du dessous de bock

B.Le processus de production à travers ses machines


III.L’impression du sous bock

A.Les techniques d’impression

B.Les différents types de carton utilisés par les imprimeurs et cartonniers français


I.L’organisation d’une cartonnerie 


A.Une cartonnerie en ville : la fabrique de cartonnage Leibenguth

La cartonnerie Leibenguth en 1920 - Entête de facture

Vous entrez ici dans un ensemble bâtis en U avec au centre une cour de 990 mètres carré. Le long bâtiment de gauche (50 mètres) accueille 7 pièces, d’où sortent des petites cheminées. Vous pénétrez alors dans un bureau, Albert Leibenguth y accueille probablement les clients ; il discute de graphisme, de couleurs, de prix et de délais de livraison avec les représentants des brasseurs locaux ou nationaux. Du bureau, vous percevez le bruit du massicot de l’atelier à découper qui se situe derrière.

L’ouvrière appliquée prépare la lame de la cisaille à main pour obtenir la découpe souhaitée ; derrière elle, l’ouvrier ajuste les dernières mesures de son massicot. Poursuivez votre chemin et pénétrez dans l’atelier d’imprimerie....


Dans cet atelier d’imprimerie, les presses rapides, la presse à balle et la presse à pédale Minerve jouent une musique parfaitement rythmée. C’est ici que l’idée du dessinateur se réalise sous les gestes méticuleux de l’imprimeur.


Transportez-vous maintenant dans les deux ateliers de cartonnage. Ces vastes pièces accueillent les machines à emboutir et à plier le carton et les machines à découper le carton en rond (machine à main ou motorisée). Les sept moteurs qui alimentent les machines font un bruit assourdissant. Les conditions de travail sont difficiles et dangereuses. Il faut parfois tirer le carton qui rentre mal sous les rouleaux ou écarter des déchets qui bloquent la machine. Les machines ne sont pas dotées de dispositif de sécurité et les blessures sont courantes. Le contremaître n’est pas content quand la cadence ralentit.

Prenez maintenant la porte sur votre droite et traversez la cour.

Contournez le tas de chutes de découpe et les bâtiments de dépôt de carton pour pénétrer dans le bâtiment de droite. Vous êtes fasse à l’imposante machine à carton, longue de plus de 25 mètres.


75 personnes travaillent dans la cartonnerie. Ici, point de logement patronal, Albert Leibenguth habite au bout de la rue.


B.Une cartonnerie à la campagne : la cartonnerie Jacquemin de Sainte Marguerite

La cartonnerie Jacquemin est installée à l’entrée de Saint-Dié [2]. Prenez une petite route à droite et longez le canal : c’est une dérivation de la Mortagne. Avant la cartonnerie, un moulin occupait le site. L’environnement est agréable ici même si les hivers sont rudes. La cartonnerie est composée de quatre bâtiments : un bâtiment d’eau, un grand atelier de fabrication, un bâtiment de dépôt. L’ambiance de travail est plus familiale ici, le patron habite dans la fabrique. L’imposante cheminée en brique domine la cartonnerie et marque le paysage vosgien.


II.La fabrication du sous bock


A.Le bois : matière première du dessous de bock


Les techniques de production du carton évoluent rapidement au début du XIXème siècle. La fabrication artisanale du carton laisse ainsi sa place à la production dite mécanique, le bois remplace alors les chiffons comme matière première du sous bock.

Les grandes cartonneries étaient ainsi implantées à proximité directe des zones boisées, que ce soit la cartonnerie Jacquemin avec les résineux des Vosges ou la cartonnerie Katz und Klumpp avec les épicéas de la forêt noire. Le choix des fibres de bois des résineux n’est pas neutre : celles-ci sont plus longues et plus résistantes que les fibres de bois des feuillus [3], elles conviennent parfaitement pour remplir la fonction absorbante du sous-bock. Ces zones offraient également une source pour l’énergie hydraulique nécessaire à l’activité industrielle [4].

De nombreuses cartonneries sont présentes dans les Vosges. Ici la cartonnerie du Saut de la Cuve à Saint Amé.

Des grumes avant la transformation en pâte de bois


Pour produire du carton, les petites industries de cartonnage ou celles implantées en ville avaient recours aux chiffons et aux débris de papier comme matière première alternative au bois.  La cartonnerie Leibenguth produisait ainsi son carton à partir de ces débris, évitant ainsi  le processus de la transformation de bois en pâte de bois. Dans ce cas, les chiffons étaient lavés, découpés puis effilochés. 

Si le processus de transformation du bois en pâte de bois puis en carton a évolué au cours des cinquante dernières années, les principales étapes restent les mêmes [5]. Quand les grumes arrivent à la cartonnerie, elles sont écorcées (l’écorce ne contient pas de fibres convenant pour la fabrication de pâte à carton). Une fois écorcé, le bois est défibré.

Le défibrage mécanique du bois s’effectue avec une machine qui sépare les fibres de bois par râpage, à laquelle est ajouté de l’eau et de la vapeur. Au début du XXème siècle, les cartonniers utilisent des « piles raffineuses », des « défileuses », des « meuletons » et des « broyeurs » pour produire la pâte. « La charge », composée notamment de kaolin et de sulfate de baryte, est alors ajoutée aux fibres pour constituer la pâte à carton. Cette charge est importante, c’est elle qui donne la résistance du carton au liquide, pour éviter les phénomènes de gondolement [6].

Un ouvrier devant une pile raffineuse, 1956. Photographie reproduite

avec l’aimable autorisation des papeteries Saint Girons, La Moulasse.


A côté du défibrage mécanique, le défibrage chimique va permettre de séparer les fibres du bois à l’aide soit d’acide chlorhydrique ou sulfurique, soit de soude.


B. Le processus de production à travers ses machines


La machine Voelter combine un grand nombre d’étapes de production (défibreur, épurateur, raffineur). Certaines cartonneries, dont la cartonnerie Sainte Marguerite, continuent cependant de réaliser chaque tâche séparément avec les différentes machines suivantes :


-L’enrouleuse, la machine à table plate ou table de toile, la machine à carton

Si ces machines correspondent à différentes époques et sont utilisées selon les préférences des cartonniers, leur principe de base reste le même : la pâte va s’enrouler autour d’un cylindre pour obtenir une épaisseur déterminée.

L’encyclopédie du cartonnier (1903) [6] détaille ainsi le fonctionnement de l’enrouleuse. Un cuvier à pâte se situe à l’extrémité de la machine, il contient la pâte à papier. Une pompe ou une roue à écoper délivre un volume de pâte proportionnel à la vitesse du moteur qui actionne l’enrouleuse. La pâte est réceptionnée sur une première toile, puis sur une seconde toile où le carton est égoutté par des cylindres qui par pression, collent les feuilles entre elles (action de laminage). Le laminoir est composé de deux cylindres qui compressent les différentes couches pour n’en former plus qu’une. Il peut être intégré à la machine à carton (comme dans l’enrouleuse par exemple) ou être autonome.


La machine à carton reprend ce principe en le modernisant. La pâte est disposée dans des cuves dans lesquelles sont immergés des cylindres. Ces cylindres sont recouverts de mailles métalliques qui bloquent les fibres de bois. Le mouvement de rotation fait déposer une couche de pâte sur une bande de tissu de feutre. L’opération se répète jusqu’à obtenir 5 ou 6 couches de pâte. C’est la table de feutre ou table de toile.


-Les presses

Pour la période 1920-1950, il s’agit de presse typographique. Elles permettent d’imprimer des motifs et des inscriptions en exerçant une forte pression sur le carton, sous lequel est placée une matrice gravée préalablement encrée.


-Le découpage

Le découpage est la dernière étape qui va permettre de transformer la feuille de carton pour en faire une forme voulue. Le choix de la machine à découper (massicot, cisaille à main, machine à découper en rond) dépend de l’épaisseur du carton et de la découpe souhaitée.


Si la plupart des sous bocks imprimés avant la seconde guerre mondiale sont ronds, on peut trouver des formes plus originales comme ce sous-bock hexagonal. Les découpes sont d’ailleurs assez approximatives sur certains modèles même si il s’agit d’une belle innovation pour les années 30.

 

Figures représentant un massicot et une cisaille à main, extraites de l’encyclopédie du cartonnier, p. 52.


Note de bas de page (sources) :


[1] De céréales et d’eau, la brasserie française, Voluer Philippe, revue Terrain, 1989

En ligne : http://terrain.revues.org/2962

[2] Inventaire général du patrimoine culturel, base Mérimée, Cartonnerie Sainte-Marguerite

[3] Le papier, Gérard COSTE, Encyclopédie Universalis, 2011

[4] Encyclopédie illustrée de la Lorraine, l’épopée industrielle, presse universitaire de Nancy, 1995

[5] Le Carton, bibliothèque de travail, n°648, 1967

[6] Nouveau manuel complet du cartonnier, fabricant de carte, de cartonnages et de cartes à jouer, Georges Petit , 1903

Disponible en ligne sur Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k205906t

[7] Offset imprimerie, Wikipédia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Offset_%28imprimerie%29

Une presse à pédale Minerve en action. Reproduction de la vidéo avec l’aimable autorisation du Centre d’Histoire Sociale de Rouen.

Figures représentant une enrouleuse et un laminoir, extraites de l’encyclopédie du cartonnier, p. 50.